Suivant leur idée fixe d’établir que Munch n’était pas celui qu’on croyait, nos deux curateurs ouvrent un chapitre sur les rapports qu’entretenait le Norvégien (qualifié de solitaire et reclus) avec l’extérieur.
On s’attendait à ce qu’ils nous découvrent les toiles d'un Munch attendri par ses semblables (et il y en a à profusion). Mais non ! Hormis deux peintures figurant le monde ouvrier que Munch a magistralement peint, ce que nos deux olibrius ont choisi de nous montrer ce sont des bagarres entre hommes.
Je ne reviendrai pas ici sur son utilisation de courbes sinueuses (symbolisme) et d’une palette vive et contrastée, essentiellement composée de couleurs complémentaires (expressionisme), ni sur ses visages cadavériques au regard apeuré, yeux cernés, flottant à la surface de certaines de ses peintures et qui, souvent, semblent glisser du cadre, prêts à vous tomber sur les pieds, ils sont une autre des marques de fabrique de Munch.
Un mot sur la salle intitulée “rayonnement”, nous montrant le Soleil de Munch, 1910-1913. Dans l’interview que Clément Chéroux (un des curateurs de l’expo) a donné au média social, le regard à facettes, celui-ci nous explique que Munch était influencé par toute une culture du mesmérisme (magnétisme animal), “par la radio, les ondes sonores, les rayons x, les rayons solaires (héliothérapie)”. Et ajoute-t-il “la façon dont il a transcrit dans sa peinture cette manière d’exprimer les rayonnements consiste à dissoudre complètement les formes ; sans tomber dans l’abstraction (…)”. Et en effet, il n’y tombe pas. Sinon, de moderne, Munch serait devenu avant-gardiste et aurait rejoint le mouvement rayonniste initié en 1909, à Moscou, par Mikaël Larionov après qu’il eut vu à Londres les dernières peintures de Turner. Ce courant s’est, de fait, employé à réfléchir sur le problème de la lumière en peinture. Larionov, expérimentateur né, se mit alors à concevoir les formes comme des faisceaux de lignes à la manière de rayons lumineux (bien avant Munch). Or, on sait que la place du Rayonnisme dans le mouvement des idées a été d’une importance cruciale, puisqu'elle se situe juste avant l'apparition du Suprématisme (de Malevitch) et que les conceptions de Larionov ont contribué à l'élaboration du Futurisme russe. La pièce circulaire qui ferme l’exposition me paraît celle où Munch flirte enfin avec un mode expressif contemporain à son époque (je pense aux rythmes de Sonia Delaunay), sans se parjurer, puisqu’il est toujours question d'arrêter sur la toile des états de sa vision du monde. Atteint de troubles oculaires en mai 1930, suite à une hémorragie rétinienne, Munch a en effet représenté ce qu’il percevait à travers son œil malade. Les aquarelles qu’il en tire, sont proches des peintures orphistes des Delaunay. L’intéressant est de s’apercevoir (si on y est attentif) que ces motifs orbiculaires existent déjà dans le ciel de sa nuit étoilée de 1922-24. Prémonition de la maladie ? Allez savoir.
En conclusion et pour que vous ne vous y mépreniez pas, il ne s’agissait pas pour moi de démolir l’œuvre de Munch, ce qui aurait été absurde pour ne pas dire franchement idiot, mais de pointer du doigt combien, au nom d’une nouvelle lecture (ou interprétation) des travaux d’un artiste, on sombre aisément dans la ratiocination (“Tout cela se peult il comprendre sans ratiocination ?” Montaigne. II, 173). Qui, en effet du quidam, avec dans l’œil le célébrissime Cri de Munch, saisira le pourquoi de cette chaotique démonstration d’une modernité du Norvégien en lien avec sa pratique de la photographie et du cinéma d’amateur ? Pas grand monde, je le crains.
Quand un film ou un débat sont ratés, on a coutume de dire que c’est parce que le réalisateur ou l’animateur ont fait une erreur de casting. Reproche que je ferai au président du Centre. Comment voulez-vous en effet que, Clément Chéroux, commissaire de l’exposition Munch, nommé en 2007, au poste de conservateur pour la photographie au Centre Pompidou, n’est pas tiré la couverture à lui, ou du moins à son domaine de compétence : la photographie ? Mais le public argenté qui fréquente Beaubourg (le billet d’entrée est à 12 €) ne le sait certainement pas. Et n’attendez ni de vos quotidiens, ni de vos hebdos cultures qu’ils vous informent, ils y perdraient sûrement trop en bénéfices secondaires.
Catherine Cazalé